Etant plongée avec passion depuis ce matin dans "Autour de la Lune" de Jules Verne (je me renfile toute la collection lol) j'ai repéré un petit extrait qui m'a beaucoup fait rire, et qui, je pense, ravira tous les camarades de S (n'est-ce pas TiTa?^^).On a donc en scène deux Américains, le président Barbicane et le capitaine Nicholl, tous deux mathématiciens avertis et un Français, Michel Ardan, qui ne comprend strictement rien aux chiffres (un peu comme moi, lol).Donc, voici l'extrait en question:
(c'est Michel Ardan qui parle)
-Sais-tu, Barbicane, à quoi j'ai pensé toute la nuit?
-Non, répondit le président.
-A nos amis de Cambridge.Tu as déjà remarqué que je suis un admirable ignorant des choses mathématiques .Il m'est donc impossible de deviner comment les savants de l'Observatoire ont pu calculer quelle vitesse initiale devait avoir le projectile en quittant la Columbiad pour atteindre la Lune.
-Tu veux dire, répliqua Barbicane, pour atteindre ce point neutre où les attractions terrestre et lunaire se font équilibre, car à partir de ce point situé aux neuf dixièmes du parcours environ, le projectile tombera sur la Lune simplement en vertu de sa pesanteur.
-Soit, répondit Michel, mais, encore une fois, comment ont-ils pu calculer la vitesse initiale?
-Rien n'était plus aisé, répondit Barbicane.
-Et tu aurais su faire ce calcul? demanda Michel Ardan.
-Parfaitement.Nicholl et moi, nous l'eussions établi, si la note de l'Observatoire ne nous eût épargné cette peine.
-Eh bien, mon vieux Barbicane, répondit Michel, on m'eût plutôt coupé la tête, en commençant par les pieds, que de me faire résoudre ce problème-là!
-Parce que tu ne sais pas l'algèbre, répliqua tranquillement Barbicane.
-Ah! vous voilà bien, vous autres, mangeurs d'x! Vous croyez avoir tout dit quand vous avez dit: l'algèbre.
-Michel, répliqua Barbicane, crois tu qu'on puisse forger sans marteau ou labourer sans charrue?
-Difficilement.
-Eh bien, l'algèbre est un outil, comme la charrue ou le marteau, et un bon outil pour qui sait l'employer.
-Sérieusement?
-Très sérieusement.
-Et tu pourrais manier cet outil-là devant moi?
-Si cela t'intéresse.
-Et me montrer comment on a calculé la vitesse initiale de notre wagon?
-Oui, mon digne ami.En tenant compte de tous les éléments du problème, de la distance du centre de la Terre au centre de la Lune, du rayon de la Terre, de la masse de la Terre, de la masse de la Lune, je puis établir très exactement quelle a dû être la vitesse initiale du projectile, et cela par une simple formule.
-Voyons la formule.
-Tu la verras.Seulement, je ne te donnerai pas la courbe tracée réellement par le boulet entre la Lune et la Terre, en tenant compte de leur mouvement de translation autour du Soleil.Non.Je considérerai ces deux astres comme immobiles, ce qui nous suffit.
-Et pourquoi?
-Parce que ce serait chercher la solution de ce problème qu'on appelle "le problème des trois corps" et que le calcul intégral n'est pas encore assez avancé pour le résoudre.
-Tiens, fit Michel de son ton narquois, les mathématiques n'ont donc pas dit leur dernier mot?
-Certainement non, répondit Barbicane.
-Bon, peut-être les Sélénites ont-ils poussé plus loin que vous le calcul intégral! Et à propos, qu'est ce que ce calcul intégral?
-C'est un calcul qui est l'inverse du calcul différentiel, répondit sérieusement Barbicane.
-Bien obligé.
-Autrement dit, c'est un calcul par lequel on cherche les quantités finies dont on connaît la différentielle.
-Au moins, voilà qui est clair, répondit Michel d'un air on ne peut plus satisfait
-Et maintenant, reprit Barbicane, un bout de papier, un bout de crayon, et avant une demi-heure je veux avoir trouvé la formule demandée."
Barbicane, cela dit, s'absorba dans son travail, tandis que Nicholl observait l'espace, laissant à son compagnon le soin du déjeuner.
Une demi-heure ne s'était pas écoulée que Barbicane, relevant la tête, montrait à Michel Ardan une page couverte de signes algébriques, au milieu desquels se détachait cette formule générale:
1/2 (v²-v0²)=gr[r/x-1+m'/m(r/(d-x)-r/(d-r)]
"Et cela signifie?...demanda Michel.
-Cela signifie, répondit, Nicholl, que: un demi de v deux moins v zéro carré, égale gr multiplié par r sur x moins un, plus m prime sur m multiplié par r sur d moins x, moins r sur d moins r...
- X sur y monté sur z et chevauchant sur p , sécria Michel Ardan en éclatant de rire.Et tu comprends cela capitaine?
-Rien n'est plus clair.
-Comment donc! dit Michel.Mais cela saute aux yeux et je n'en demande pas davantage.
-Rieur sempiternel! réplliqua Barbicane.Tu as voulu de l'algèbre et tu en auras jusqu'au menton!
-J'aime mieux qu'on me pende!
-En effet, répondit Nicholl, qui examinait la formule en connaisseur, ceci me paraît bien trouvé, Barbicane.C'est l'intégrale de l'équation des forces vives et je ne doute pas qu'elle ne nous donne le résultat cherché.
-Mais je voudrais comprendre, s'écria Michel.Je donnerai dix ans de la vie de Nicholl pour comprendre!
-Ecoute alors, reprit Barbicane.Un demi de v deux moins v zéro carré, c'est la formule qui nous donne la demi-variation de la force vive.
-Bon.Et Nicholl sait ce que cela signifie?
-Sans doute, Michel, répondit le capitaine.Tous ces signes, qui te paraissent cabalistiques, forment cependant le langage le plus clair, le plus net, le plus logique pour qui sait le lire.
-Et tu prétends, Nicholl, demanda Michel, qu'au moyen de ces hiéroglyphes plus incompréhensibles que des ibis égyptiens, tu pourras trouver quelle vitesse initiale il convenait d'imprimer au projectile?
-Incontestablement., répondit Nicholl, et même par cette formule, je pourrai te dire quelle est sa vitesse à un point quelconque de son parcours.
-Ta parole?
-Ma parole.
-Alors, tu es aussi malin que notre président?
-Non, Michel.Le difficile, c'est ce qu'a fait Barbicane.C'est d'établir une équation qui tienne compte de toutes les conditions du problème.Le reste n'est plus qu'une question d'arithmétique, et n'exige que la connaissance des quatre règles.
-C'est déjà beau!" répondit Michel Ardan, qui, de sa vie n'avait pu faire une addition juste et qui définissait ainsi cette règle: "Petit casse-tête chinois qui permet d'obtenir des totaux indéfiniment variés."
Cependant Barbicane affirmait que Nicholl, en y songeant, aurait ceratinement trouvé cette formule.
"Je n'en sais rien, disait Nicholl, car, plus je l'étudie, plus je la trouve merveilleusement établie.
-Maintenant, écoute, dit Barbicane à son ignorant camarade, et tu va voir que toutes ces lettres ont une signification.
-J'écoute, dit Michel d'un air résigné.
-d, fit Barbicane, c'est la distance du centre de la Terre au centre de la Lune , car ce sont les centres qu'il faut prendre pour calculer les attractions.
-Cela je le comprends.
-r est le rayon de la Terre.
-r, rayon.Admis.
-m est la masse de la Terre ; m prime la masse de la Lune.En effet, il faut tenir compte de la masse des deux corps attirants, puisque l'attraction est proportionnelle aux masses.
-C'est entendu.
-g représente la gravité, la vitesse acquise au bout d'une seconde par un corps qui tombe à la surface de la Terre.Est-ce clair?
-De l'eau de roches ! répondit Michel.
-Maintenant, je représente par x la distance variable qui sépare le projectile du centre de la Terre, et par v la vitesse qu'a le projectile à cette distance.
-Bon.
-Enfin, l'expression v zéro qui figure dans l'équation est la vitesse que possède le boulet au sortir de l'atmosphère.
-En effet, dit Nicholl, c'est à ce point qu'il faut calculer cette vitesse puisque nous savons déjà que la vitesse au départ vaut exactement les trois demis de la vitesse au sortir de l'atmosphère.
-Comprends plus! fit Michel.
-C'est pourtant bien simple, dit Barbicane.
-Pas aussi simple que moi, répliqua Michel.
-Cela veut dire que lorsque notre projectile est arrivé à la limite de l'atmosphère terrestre , il avait déjà perdu le tiers de sa vitesse initiale.
-Tant que cela?
-Oui, mon ami, rien que par son frottement sur les couches atmosphériques.Tu comprends bien que plus il marchait rapidement, plus il trouvait de résistance de la part de l'air.
-Ca, je l'admets, répondit Michel, et je le comprends, bien que tes v zéro deux et tes v zéro carré se secouent dans ma tête comme des clous dans un sac!
-Premier effet de l'algèbre, reprit Barbicane.Et maintenant, pour t'achever, nous allons établir la donnée numérique de ces diverses expressions, c'est à dire chiffrer leur valeur.
-Achevez-moi! répondit Michel.
-De ces expressions, les unes sont connues, les autres sont à calculer.
-Je me charge de ces dernières, dit Nicholl.
-Voyons, r, reprit Barbicane.r, c'est le rayon de la Terre qui, sous la latitude de la Floride, notre point de départ, égale six millions trois cent soixante-dix mille mètres. d, c'est-à-dire la distance du centre de la Terre au centre de la Lune, vaut cinquante-six rayons terrestres, soit..."
Nicholl chiffra rapidement.
"Soit, dit-il, trois cent cinquante-millions sept cent vingt mille mètres, au moment où la Lune est à son périgée, c'est-à-dire à sa distance la plus rapprochée de la Terre.
-Bien, fit Barbicane.Maintenant, m prime sur m, c'est-à-dire le rapport de la masse de la Lune à celle de la Terre, égale, un quatre-vingt-unième.
-Parfait, dit Michel.
-g, la gravité, est à la Floride, de neuf mètres quatre-vingt-un.D'où résulte que gr égale...
-Soixante-deux millions quatre cent vingt-six mille mètres carrés, répondit Nicholl.
-Et maintenant? demanda Michel Ardan.
-Maintenant que les expressions sont chiffrées, répondit Barbicane, je vais chercher la vitesse v zéro, c'est-à-dire la vitesse que doit avoir le projectile en quittant l'atmosphère pour atteindre le point d'attraction égale avec une vitesse nulle.Puisque à ce moment, la vitesse sera nulle, je pose qu'elle égalera zéro et que x la distance où se trouve ce point neutre, sera représentée par les neuf dixièmes de d, c'est-à-dire de la distance qui sépare les deux centres.
-J'ai une vague idée que cela doit être ainsi, dit Michel.
-J'aurai donc alors: x égale neuf dixièmes de d, et v égale zéro, et ma formule deviendra..."
Barbicane écrivit rapidement sur le papier:
v0²=2gr[1-10r/9d-1/81(10r/(d-r) r/(d-r)]
Nicholl lut d'un oeil avide.
-C'est cela! c'est cela! s'écria-t-il.
-Est-ce clair? demanda Barbicane.
-C'est écrit en lettres de feu! répondit Nicholl
-Les braves gens! murmurait Michel.
-As-tu compris enfin? lui demanda Barbicane.
-Si j'ai compris! s'écria Michel Ardan, mais c'est-à-dire que ma tête en éclate!
-Ainsi, reprit Barbicane, v zéro égale deux gr multiplié par un, moins dix r sur neuf d, moins un quatre-vingt-unièmes multiplié par dix r sur d moins r sur d moins r.
-Et maintenant, pour obtenir la vitesse du boulet au sortir de l'atmosphère, il n'y a plus qu'à calculer."
Le capitaine, en praticien rompu à toutes les difficultés, se mit à chiffrer avec une rapidité effrayante.Divisions et multiplications s'allongeaient sous ses doigts.Les chiffres grêlaient sa page blanche.Barbicane le suivait du regard, pendant que Michel Ardan comprimait à deux mains une migraine naissante.
"Eh bien? demanda Barbicane, après plusieurs minutes de silence.
-Eh bien, tout calcul fait, répondit Nicholl, v zéro, c'est-à-dire la vitesse du projectile au sortir de l'atmosphère, pour atteindre le point d'égale attraction, a dû être de...
-De?...fit Barbicane.
-De onze mille cinquante et un mètres dans la première seconde.
-Hein! fit Barbicane, bondissant.Vous dites?
-Onze mille cinquante et un mètres.
-Malédiction! s'écria le président en faisant un geste de désespoir.
-Qu'as-tu?demanda Michel Ardan très surpris.
-Ce que j'ai! Mais si à ce moment la vitese était déjà diminuée d'un tiers par le frottement, la vitesse initiale aurait dû être...
-De seize mille cinq cent soixante-seize mètres! répondit Nicholl.
-Et l'Observatoire de Cambridge, qui a déclaré que onze mille mètres suffisaient au départ, et notre boulet qui n'est parti qu'avec cette vitesse!
-Eh bien? demanda Nicholl.
-Eh bien elle sera insuffisante!
-Bon.
-Nous n'atteindrons pas le point neutre!
-Sacrebleu!
-Nous n'irons même pas à moitié chemin!
-Nom d'un boulet! s'écria Michel Ardan, sautant comme si le projectile fût sur le point de heurter le sphéroïde terrestre.
-Et nous retomberons sur la Terre!"
(c'est Michel Ardan qui parle)
-Sais-tu, Barbicane, à quoi j'ai pensé toute la nuit?
-Non, répondit le président.
-A nos amis de Cambridge.Tu as déjà remarqué que je suis un admirable ignorant des choses mathématiques .Il m'est donc impossible de deviner comment les savants de l'Observatoire ont pu calculer quelle vitesse initiale devait avoir le projectile en quittant la Columbiad pour atteindre la Lune.
-Tu veux dire, répliqua Barbicane, pour atteindre ce point neutre où les attractions terrestre et lunaire se font équilibre, car à partir de ce point situé aux neuf dixièmes du parcours environ, le projectile tombera sur la Lune simplement en vertu de sa pesanteur.
-Soit, répondit Michel, mais, encore une fois, comment ont-ils pu calculer la vitesse initiale?
-Rien n'était plus aisé, répondit Barbicane.
-Et tu aurais su faire ce calcul? demanda Michel Ardan.
-Parfaitement.Nicholl et moi, nous l'eussions établi, si la note de l'Observatoire ne nous eût épargné cette peine.
-Eh bien, mon vieux Barbicane, répondit Michel, on m'eût plutôt coupé la tête, en commençant par les pieds, que de me faire résoudre ce problème-là!
-Parce que tu ne sais pas l'algèbre, répliqua tranquillement Barbicane.
-Ah! vous voilà bien, vous autres, mangeurs d'x! Vous croyez avoir tout dit quand vous avez dit: l'algèbre.
-Michel, répliqua Barbicane, crois tu qu'on puisse forger sans marteau ou labourer sans charrue?
-Difficilement.
-Eh bien, l'algèbre est un outil, comme la charrue ou le marteau, et un bon outil pour qui sait l'employer.
-Sérieusement?
-Très sérieusement.
-Et tu pourrais manier cet outil-là devant moi?
-Si cela t'intéresse.
-Et me montrer comment on a calculé la vitesse initiale de notre wagon?
-Oui, mon digne ami.En tenant compte de tous les éléments du problème, de la distance du centre de la Terre au centre de la Lune, du rayon de la Terre, de la masse de la Terre, de la masse de la Lune, je puis établir très exactement quelle a dû être la vitesse initiale du projectile, et cela par une simple formule.
-Voyons la formule.
-Tu la verras.Seulement, je ne te donnerai pas la courbe tracée réellement par le boulet entre la Lune et la Terre, en tenant compte de leur mouvement de translation autour du Soleil.Non.Je considérerai ces deux astres comme immobiles, ce qui nous suffit.
-Et pourquoi?
-Parce que ce serait chercher la solution de ce problème qu'on appelle "le problème des trois corps" et que le calcul intégral n'est pas encore assez avancé pour le résoudre.
-Tiens, fit Michel de son ton narquois, les mathématiques n'ont donc pas dit leur dernier mot?
-Certainement non, répondit Barbicane.
-Bon, peut-être les Sélénites ont-ils poussé plus loin que vous le calcul intégral! Et à propos, qu'est ce que ce calcul intégral?
-C'est un calcul qui est l'inverse du calcul différentiel, répondit sérieusement Barbicane.
-Bien obligé.
-Autrement dit, c'est un calcul par lequel on cherche les quantités finies dont on connaît la différentielle.
-Au moins, voilà qui est clair, répondit Michel d'un air on ne peut plus satisfait
-Et maintenant, reprit Barbicane, un bout de papier, un bout de crayon, et avant une demi-heure je veux avoir trouvé la formule demandée."
Barbicane, cela dit, s'absorba dans son travail, tandis que Nicholl observait l'espace, laissant à son compagnon le soin du déjeuner.
Une demi-heure ne s'était pas écoulée que Barbicane, relevant la tête, montrait à Michel Ardan une page couverte de signes algébriques, au milieu desquels se détachait cette formule générale:
1/2 (v²-v0²)=gr[r/x-1+m'/m(r/(d-x)-r/(d-r)]
"Et cela signifie?...demanda Michel.
-Cela signifie, répondit, Nicholl, que: un demi de v deux moins v zéro carré, égale gr multiplié par r sur x moins un, plus m prime sur m multiplié par r sur d moins x, moins r sur d moins r...
- X sur y monté sur z et chevauchant sur p , sécria Michel Ardan en éclatant de rire.Et tu comprends cela capitaine?
-Rien n'est plus clair.
-Comment donc! dit Michel.Mais cela saute aux yeux et je n'en demande pas davantage.
-Rieur sempiternel! réplliqua Barbicane.Tu as voulu de l'algèbre et tu en auras jusqu'au menton!
-J'aime mieux qu'on me pende!
-En effet, répondit Nicholl, qui examinait la formule en connaisseur, ceci me paraît bien trouvé, Barbicane.C'est l'intégrale de l'équation des forces vives et je ne doute pas qu'elle ne nous donne le résultat cherché.
-Mais je voudrais comprendre, s'écria Michel.Je donnerai dix ans de la vie de Nicholl pour comprendre!
-Ecoute alors, reprit Barbicane.Un demi de v deux moins v zéro carré, c'est la formule qui nous donne la demi-variation de la force vive.
-Bon.Et Nicholl sait ce que cela signifie?
-Sans doute, Michel, répondit le capitaine.Tous ces signes, qui te paraissent cabalistiques, forment cependant le langage le plus clair, le plus net, le plus logique pour qui sait le lire.
-Et tu prétends, Nicholl, demanda Michel, qu'au moyen de ces hiéroglyphes plus incompréhensibles que des ibis égyptiens, tu pourras trouver quelle vitesse initiale il convenait d'imprimer au projectile?
-Incontestablement., répondit Nicholl, et même par cette formule, je pourrai te dire quelle est sa vitesse à un point quelconque de son parcours.
-Ta parole?
-Ma parole.
-Alors, tu es aussi malin que notre président?
-Non, Michel.Le difficile, c'est ce qu'a fait Barbicane.C'est d'établir une équation qui tienne compte de toutes les conditions du problème.Le reste n'est plus qu'une question d'arithmétique, et n'exige que la connaissance des quatre règles.
-C'est déjà beau!" répondit Michel Ardan, qui, de sa vie n'avait pu faire une addition juste et qui définissait ainsi cette règle: "Petit casse-tête chinois qui permet d'obtenir des totaux indéfiniment variés."
Cependant Barbicane affirmait que Nicholl, en y songeant, aurait ceratinement trouvé cette formule.
"Je n'en sais rien, disait Nicholl, car, plus je l'étudie, plus je la trouve merveilleusement établie.
-Maintenant, écoute, dit Barbicane à son ignorant camarade, et tu va voir que toutes ces lettres ont une signification.
-J'écoute, dit Michel d'un air résigné.
-d, fit Barbicane, c'est la distance du centre de la Terre au centre de la Lune , car ce sont les centres qu'il faut prendre pour calculer les attractions.
-Cela je le comprends.
-r est le rayon de la Terre.
-r, rayon.Admis.
-m est la masse de la Terre ; m prime la masse de la Lune.En effet, il faut tenir compte de la masse des deux corps attirants, puisque l'attraction est proportionnelle aux masses.
-C'est entendu.
-g représente la gravité, la vitesse acquise au bout d'une seconde par un corps qui tombe à la surface de la Terre.Est-ce clair?
-De l'eau de roches ! répondit Michel.
-Maintenant, je représente par x la distance variable qui sépare le projectile du centre de la Terre, et par v la vitesse qu'a le projectile à cette distance.
-Bon.
-Enfin, l'expression v zéro qui figure dans l'équation est la vitesse que possède le boulet au sortir de l'atmosphère.
-En effet, dit Nicholl, c'est à ce point qu'il faut calculer cette vitesse puisque nous savons déjà que la vitesse au départ vaut exactement les trois demis de la vitesse au sortir de l'atmosphère.
-Comprends plus! fit Michel.
-C'est pourtant bien simple, dit Barbicane.
-Pas aussi simple que moi, répliqua Michel.
-Cela veut dire que lorsque notre projectile est arrivé à la limite de l'atmosphère terrestre , il avait déjà perdu le tiers de sa vitesse initiale.
-Tant que cela?
-Oui, mon ami, rien que par son frottement sur les couches atmosphériques.Tu comprends bien que plus il marchait rapidement, plus il trouvait de résistance de la part de l'air.
-Ca, je l'admets, répondit Michel, et je le comprends, bien que tes v zéro deux et tes v zéro carré se secouent dans ma tête comme des clous dans un sac!
-Premier effet de l'algèbre, reprit Barbicane.Et maintenant, pour t'achever, nous allons établir la donnée numérique de ces diverses expressions, c'est à dire chiffrer leur valeur.
-Achevez-moi! répondit Michel.
-De ces expressions, les unes sont connues, les autres sont à calculer.
-Je me charge de ces dernières, dit Nicholl.
-Voyons, r, reprit Barbicane.r, c'est le rayon de la Terre qui, sous la latitude de la Floride, notre point de départ, égale six millions trois cent soixante-dix mille mètres. d, c'est-à-dire la distance du centre de la Terre au centre de la Lune, vaut cinquante-six rayons terrestres, soit..."
Nicholl chiffra rapidement.
"Soit, dit-il, trois cent cinquante-millions sept cent vingt mille mètres, au moment où la Lune est à son périgée, c'est-à-dire à sa distance la plus rapprochée de la Terre.
-Bien, fit Barbicane.Maintenant, m prime sur m, c'est-à-dire le rapport de la masse de la Lune à celle de la Terre, égale, un quatre-vingt-unième.
-Parfait, dit Michel.
-g, la gravité, est à la Floride, de neuf mètres quatre-vingt-un.D'où résulte que gr égale...
-Soixante-deux millions quatre cent vingt-six mille mètres carrés, répondit Nicholl.
-Et maintenant? demanda Michel Ardan.
-Maintenant que les expressions sont chiffrées, répondit Barbicane, je vais chercher la vitesse v zéro, c'est-à-dire la vitesse que doit avoir le projectile en quittant l'atmosphère pour atteindre le point d'attraction égale avec une vitesse nulle.Puisque à ce moment, la vitesse sera nulle, je pose qu'elle égalera zéro et que x la distance où se trouve ce point neutre, sera représentée par les neuf dixièmes de d, c'est-à-dire de la distance qui sépare les deux centres.
-J'ai une vague idée que cela doit être ainsi, dit Michel.
-J'aurai donc alors: x égale neuf dixièmes de d, et v égale zéro, et ma formule deviendra..."
Barbicane écrivit rapidement sur le papier:
v0²=2gr[1-10r/9d-1/81(10r/(d-r) r/(d-r)]
Nicholl lut d'un oeil avide.
-C'est cela! c'est cela! s'écria-t-il.
-Est-ce clair? demanda Barbicane.
-C'est écrit en lettres de feu! répondit Nicholl
-Les braves gens! murmurait Michel.
-As-tu compris enfin? lui demanda Barbicane.
-Si j'ai compris! s'écria Michel Ardan, mais c'est-à-dire que ma tête en éclate!
-Ainsi, reprit Barbicane, v zéro égale deux gr multiplié par un, moins dix r sur neuf d, moins un quatre-vingt-unièmes multiplié par dix r sur d moins r sur d moins r.
-Et maintenant, pour obtenir la vitesse du boulet au sortir de l'atmosphère, il n'y a plus qu'à calculer."
Le capitaine, en praticien rompu à toutes les difficultés, se mit à chiffrer avec une rapidité effrayante.Divisions et multiplications s'allongeaient sous ses doigts.Les chiffres grêlaient sa page blanche.Barbicane le suivait du regard, pendant que Michel Ardan comprimait à deux mains une migraine naissante.
"Eh bien? demanda Barbicane, après plusieurs minutes de silence.
-Eh bien, tout calcul fait, répondit Nicholl, v zéro, c'est-à-dire la vitesse du projectile au sortir de l'atmosphère, pour atteindre le point d'égale attraction, a dû être de...
-De?...fit Barbicane.
-De onze mille cinquante et un mètres dans la première seconde.
-Hein! fit Barbicane, bondissant.Vous dites?
-Onze mille cinquante et un mètres.
-Malédiction! s'écria le président en faisant un geste de désespoir.
-Qu'as-tu?demanda Michel Ardan très surpris.
-Ce que j'ai! Mais si à ce moment la vitese était déjà diminuée d'un tiers par le frottement, la vitesse initiale aurait dû être...
-De seize mille cinq cent soixante-seize mètres! répondit Nicholl.
-Et l'Observatoire de Cambridge, qui a déclaré que onze mille mètres suffisaient au départ, et notre boulet qui n'est parti qu'avec cette vitesse!
-Eh bien? demanda Nicholl.
-Eh bien elle sera insuffisante!
-Bon.
-Nous n'atteindrons pas le point neutre!
-Sacrebleu!
-Nous n'irons même pas à moitié chemin!
-Nom d'un boulet! s'écria Michel Ardan, sautant comme si le projectile fût sur le point de heurter le sphéroïde terrestre.
-Et nous retomberons sur la Terre!"


